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Au Québec, nous avons commencé à nous interroger sur la problématique de l’inceste vers la fin des années 1970. L’auteure Anne-Marie Cliche (2) utilise les archives des courriers du coeur de journaux de Québec afin de documenter cette problématique, alors que peu de cas étaient judiciarisés. C'est entre 1955 et 1965 que le nombre de cas d'inceste dévoilés augmente alors que la société québécoise connaît de profonds changements. La majorité des lettres reçues proviennent de filles et de femmes, habituellement victimes de leur père ou de leur frère. La majorité des ces victimes se retrouvent impuissante face à la situation et aux menaces qu'on leur profère. Dans la plupart de ces cas, les filles n'osent pas en parler à leur mère (lorsqu'elle est présente), craignant sa réaction. Un sentiment de dévalorisation habite plusieurs victimes, particulièrement à cause de la perte de virginité et de la culpabilité religieuse. Les courriéristes, dans leurs réponses aux lettres, reflètent habituellement les valeurs de la société et leurs convictions personnelles. Elles condamnent l'inceste et donnent des conseils afin de le prévenir ou d'y mettre fin. Mais plusieurs lettres laissent voir la détresse des victimes, même lorsque l'inceste a pris fin.
Mme Cliche a aussi réalisé une étude sociale (3) à partir d’archives judiciaires. La correspondance du procureur général de la province et les archives des tribunaux de la région de Québec entre 1858 et 1938 révèlent 217 cas incluant 131 procès et 95 condamnations. Plus des deux tiers sont des cas d'inceste entre père et fille. L'isolement en milieu rural et la dépendance économique à l'égard du père incitaient bien des familles à garder cette situation secrète. Ces dossiers révèlent une relation de pouvoir brutale entre hommes et femmes au sein de la famille traditionnelle. "
L’implantation, au Québec, en 1978, de la loi de la protection de la jeunesse, a permis de s’interroger et de développer des outils thérapeutiques et des outils de prévention pour faire face à cette problématique. Les années 80 sont assez prolifiques à cet égard mais le mur du silence autour de l’inceste est demeuré très imposant.
Les coupures budgétaires des années 90 ont affaibli les forces vives et l’expertise au Québec en matière d’agression sexuelle dans l’enfance s’est quelque peu diluée. Les chercheurs ont continué leurs démarches mais les fonds de recherches disponibles sont restés modestes.
On sait pourtant maintenant que l’inceste, s’il n’est pas adressé, est un problème qui se transmet de génération en génération . On sait que les victimes d’inceste souffrent de nombreux désordres post-traumatiques. On sait que les abus peuvent commencer très tôt dans la vie d’un enfant. On sait que l’enfant victime d’inceste peut enfouir dans l’oubli le souvenir de l’abus, mais que son corps et sa psyché se souviennent, l’entraînant ainsi souvent, quand il grandit, vers la dépression, l’anxiété, la toxicomanie, la répétition de situations abusives et le suicide.
La publication des orientations ministérielles en matière d’agression sexuelle en 2001 par le gouvernement du Québec et son plan d’action en ce qui concerne la jeunesse, a permis d’offrir des balises, mais peu d’argent fut investi dans l’implantation de services thérapeutiques aux enfants.
En 2003, les données d’un récent sondage CROP révèlent que la grande majorité de la population québécoise (83%) ne trouvent pas que la question de l’inceste est trop délicate pour en parler ouvertement. En fait, au cours de la dernière année, on a assisté, au Québec, à quelques cas d’inceste, judiciarisés, qui ont fait couler beaucoup d’encre et les Québécois sont maintenant prêts à discuter de cette problématique sur la place publique.
Encore faut-il exiger de nos gouvernements que cette problématique soit traitée dans l’agenda des priorités, que soient mis en place des services de pointe pour les enfants victimes d’inceste et leur famille et que soient investis des argents dans la recherche, la formation et la prévention.
(1). Swift, 1983, 19
((2) Cliche, Marie-Aimée . 1999 . « La mise en mots du secret le mieux gardé: L'inceste dans les courriers du coeur au Québec, 1935-1969 », Us et abus de la mise en mots en matière d'abus sexuel.Van Gijseghem, Hubert , (dir.),Montréal , Éditions du Méridien , 239-267 p.
((3) Cliche, Marie-Aimée . 1996 . « Un secret bien gardé : l'inceste dans la société traditionnelle québécoise 1858-1938 », Revue d'histoire de l'Amérique française. , Vol. 50 , no 2 , 201-226 p.
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